Weeky n° 8

Vibrations

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— Eh toi ! Lève-toi, dit l’homme en donnant un coup de pied dans mes Dr Martens. C’est à ton tour.

Je me redresse et me relève en m’aidant du mur derrière moi. Il me tend la Fender. Je la prends par le manche, passe la sangle sur mes épaules, puis la fais glisser, à l’envers, dans mon dos.

— Suis-moi.

Il m’offre un médiator en forme de cœur puis il m’emmène dans un couloir sombre simplement éclairé par les lettres rouges au-dessus d’une porte : « STAGE ».

L’homme ouvre la porte et s’arrête.

— Allez ! Bonne chance. Donne tout ce que tu peux.

— Merci, dis-je.

J’avance sur scène jusqu’au micro. Entre deux projecteurs qui m’éblouissent, je distingue trois spectateurs assis au milieu de la salle.

— Bonjour, dit l’un d’eux. Présentez-vous rapidement s’il vous plait.

— Bonjour, dis-je timidement.

— Dans le micro, s’il vous plait.

— Bonjour.

Ma voix amplifiée envahit toute la salle.

— Nom, prénom, âge, allez, allez, ne trainons pas s’il vous plait.

— Je m’appelle Propser Jungmann, j’ai soixante-cinq ans.

Un technicien arrive derrière moi avec un câble et branche ma guitare.

— Pourquoi êtes-vous ici, monsieur Jungmann ?

— Pour jouer de la musique, monsieur.

— Et vous pensez avoir un talent particulier pour cela ?

— Je ne sais pas. Ma femme trouvait que je chantais bien.

— Avez-vous déjà fait de la scène ?

— Non.

— C’est votre première fois ?

— Oui. Je ne chantais que pour ma femme avant.

— Très bien, alors on vous écoute.

Je ne sais pas encore ce que je vais jouer. Dois-je faire une reprise ? Une chanson qu’ils sont sûrs de reconnaitre ? Ou dois-je tenter l’une de mes compositions ? Après tout, c’est peut-être ma seule et unique chance de passer sur scène ? N’est-ce pas le moment de proposer l’une de mes chansons ?

Je joue la corde de Mi discrètement pour tester le son, puis j’ajuste le volume de la Stratocaster. C’est le moment de se lancer. Je plaque mon premier accord de La majeur et m’approche du micro.

Tandis que je progresse dans ma chanson, il me semble qu’une chose étrange se produit. À chaque fois que je gratte la guitare, une forme blanche et lumineuse apparait dans le fond de la salle, comme si elle réagissait à l’électricité produite par mon instrument. Je continue mon morceau et tente de comprendre s’il s’agit simplement d’un effet d’optique provoquée par la persistance rétinienne des projecteurs ou si c’est autre chose. Je ferme les yeux pendant quelques secondes puis les ouvre. Je ne regarde pas la lumière, je me concentre sur le fond de la salle et j’envoie un accord de Do de toutes mes forces pour lancer le refrain. La forme se précise : c’est la silhouette d’une femme. Le son de la guitare diminue et la silhouette s’estompe en même temps. Je termine la mesure et attends le premier temps suivant pour gratter mes six cordes en tenant fortement le médiator pour qu’il accroche chaque fil de métal, l’étire et le relâche avec une vibration maximale. Un son puissant remplit la salle. Elle apparait et je la reconnais aussitôt. Ma femme. Ma Michelle. Belle comme autrefois, comme elle l’était avant d’entrer à l’hôpital. La Michelle dont je me souviens.

Elle me sourit et s’évanouit. Alors, avant qu’elle ne disparaisse totalement, je rejoue un accord, puis un autre. J’ai cessé de chanter, j’improvise une partie instrumentale, je n’arrête plus la guitare.

Michelle me fait un signe de la main. J’ai envie de pleurer de bonheur. Je continue le morceau.

— Merci, ce sera suffisant.

J’entends à peine la voix du juré qui vient de me parler. Michelle semble vouloir avancer vers moi, mais elle manque d’énergie. Il faut que je joue plus fort.

— Monsieur Jungmann, c’est bon pour nous.

Je ne peux pas m’arrêter maintenant. Je repère au sol, un stand de pédales. Je tends le pied vers la disto et appuie dessus. Les enceintes vibrent, les jurés hurlent, Michelle s’approche. Elle glisse au-dessus des fauteuils, comme un ange et je suis le seul à la voir.

— Oh ! Stop !

Ce n’est plus de la musique que je fais, c’est du bruit. Je descends et remonte sur les cordes aussi vite que je peux. Michelle n’est plus qu’à un mètre de moi. Un dernier accord de puissance et je pourrai l’embrasser.

Mais il ne jaillit de ma guitare qu’un léger bruit de métal. L’ingé-son a coupé mon instrument. Le silence reprend le pouvoir et Michelle disparait à quelques centimètres de moi.

— Non ! je hurle.

Je tombe à genou.

— Eh ! Faut vous contenir mon vieux.

— Michelle, dis-je en pleurs. Elle était là. Pourquoi vous ne m’avez pas laissé finir ? Je ne demandais qu’une dernière note. Juste une dernière note et un baiser.

— Monsieur Jungmann, il faut vous ressaisir. Je comprends que la musique vous procure des émotions fortes, mais il faut savoir les maitriser. Vous avez très bien commencé et puis vous êtes parti en délire. Pardon, mais c’était très perturbant pour nous.

— Oui, vous allez faire peur à votre public en vous comportant comme ça sur scène. C’est dommage parce que, pour ma part, je trouvais qu’il y avait du talent chez vous.

— Vous comprenez qu’on ne peut pas continuer avec vous. Apprenez à vous maitriser et revenez nous voir, d’accord ?

Un technicien s’approche de moi pour récupérer la guitare. Je me relève et regarde s’éloigner l’instrument, celui qui m’a offert un petit instant de Michelle.

À mon tour je quitte la scène et suis le long couloir qui m’amène jusqu’à l’issue de secours. Dehors, il fait nuit, la ville est silencieuse. J’avance vers le tunnel sous la voie ferrée. L’accès y est interdit depuis qu’il est en travaux, mais c’est plus court par là. Et puis, j’aime ce tunnel. Avec Michelle on aimait bien y faire des vocalises, ça résonnait et rendait nos voix plus gracieuses. Au moment de saisir la grille qui barre le passage, je m’aperçois que je tiens encore, entre mon pouce et mon index, le médiator.

Je m’arrête. Et si…

Je tends mon bras et fais glisser le cœur en plastique le long de la grille.

Le son du métal rebondit dans le tunnel et s’y éternise.

Et une forme lumineuse apparait à l’autre bout.