Weeky n° 1

Bien séance

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— C’est en salle 5, Albert, dit le jeune garçon en lui rendant son ticket.

— Merci Antoine !

— Alors, c’est le grand jour ? Vous l’avez attendu celui-là, hein ? J’ai eu la chance de le voir hier soir…

— Non, non, ne me dites rien. On en reparle après la séance.

— D’accord, d’accord. Bon film alors !

Albert se dirigea vers la salle numéro cinq et s’assura que l’affiche au-dessus de la porte correspondait au film qu’il était venu voir.

Il entra dans le sas et attendit que la porte se referme derrière lui avant d’ouvrir la suivante. Il adorait ce passage dans le noir qui le déconnectait du monde réel. C’était son plaisir du mercredi après-midi, un rituel qu’il s’offrait depuis qu’il était à la retraite.

Albert tira la porte et entra dans la salle numéro 5, une salle de taille moyenne contenant deux cent cinquante places. Comme à son habitude, le vieil homme était en avance et, aujourd’hui encore, il était le premier à s’installer. Il choisit un fauteuil situé à l’exact milieu de la salle, retira sa veste qu’il posa sur le siège à côté de lui et se laissa glisser sur le siège pour qu’il s’ouvre en même temps qu’il s’asseyait. Il ferma les yeux et écouta la musique que diffusaient les haut-parleurs. C’était une musique de film. Ça ressemblait à du John Williams, mais Albert n’arrivait pas à retrouver le titre de l’œuvre dont était extraite cette bande originale. Ce n’était pas Star Wars. Ni Indiana Jones. Quelque chose de plus mélancolique. Mentalement, il parcourut la filmographie de Steven Spielberg. Peut-être La Liste de Schindler. Oui peut-être. Il resta sur cette idée et se laissa bercer en attendant d’en reconnaitre une partie.

Il s’endormait presque lorsque la porte de la salle s’ouvrit. Des rires non retenus, accompagnés de mots fleuris brisèrent la quiétude qui enveloppait Albert.

Le vieil homme se retourna discrètement. Un couple d’adolescents était à l’origine de ce dérangement. Ils s’installèrent quatre rangées au-dessus d’Albert, un peu sur sa gauche. Ils portaient chacun un gros cornet de pop-corn, de quoi mâcher, mastiquer pendant toute la séance. Albert s’enfonça dans son fauteuil et maugréa dans sa barbe. Sa séance était foutue en l’air. Il venait voir le nouveau chef d’œuvre de son réalisateur préféré, et eux, derrière, n’avaient aucun respect pour l’auteur, ils prenaient cela comme une attraction de fête foraine. Mais merde, on ne venait pas voir cette connerie de Transformers ! On venait voir un film intelligent, qui se voulait original. Un peu de respect, Bon Dieu !

Du coin de l’œil, il surveilla le couple. La fille s’étala, mettant ses pieds sur le fauteuil de devant. Elle parlait fort. Le garçon décapsula une canette de soda. Le bruit sonna comme une insulte aux oreilles d’Albert.

Heureusement, deux minutes plus tard, le son des publicités masqua l’incivilité des jeunes gens. Pour une fois Albert apprécia le spot un peu ringard de la crêperie du coin.

Malheureusement, le bruit n’était pas la seule carte à jouer du couple pour gâcher le plaisir d’Albert. Voilà qu’ils s’amusaient à lancer des pop-corn sur les fauteuils de la première rangée. L’objectif était d’atteindre un siège en particulier. Un jeu très rigolo apparemment. 

Albert bouillonnait. Il ne comprenait pas que l’on puisse salir une salle de cinéma et il ne comprenait pas non plus que l’on gâche de la nourriture, surtout quand on connaissait le prix rapporté au grain de maïs. 

À bout, il se retourna. 

— Bon, eh, vous arrêtez vos conneries maintenant, je voudrais profiter du film sans voir voler des pop-corn autour de moi. Un peu de civisme. 

Surpris, ils s’arrêtèrent… Pendant deux secondes. 

— Qu’est-ce qu’il a papy ? dit le garçon.

Le couple éclata de rire.

— Eh, tu te prends pour notre père ou quoi ?

— Ah surement pas, mes enfants sont bien élevés ! Tu veux épater ta copine en jouant les caïds ?

— Eh, le vieux, tu la boucles, dit la fille. Si t’es pas content, va voir un autre film.

Albert ferma les yeux et serra les dents. Il attrapa sa veste, se leva et remonta la salle jusqu’à la porte.

— Ouais ! C’est ça, casse-toi grand-père, va voir un film muet !

Sans se retourner, Albert sortit de la salle tandis que le couple riait à sa propre blague.

Deux minutes plus tard, ils eurent la surprise de voir Albert retrouver sa place.

— Eh ben, t’as changé d’avis ? dit le garçon.

Sa copine renchérit :

— Mais non, il était trop essoufflé pour aller dans une autre salle le vieux.

— Ah ouais, carrément.

Albert ne répondit pas. Il se concentra sur les bandes-annonces des films qui sortiraient dans quelques mois. Au moins, ce serait des séances où il serait tranquille.

Au fond de la salle, la porte s’ouvrit. Albert ne se retourna pas. Le couple oui. L’homme qui entrait s’approcha d’eux.

— Excusez-moi, monsieur, dame. Vous êtes dans un cinéma, pas dans une cour de récréation.

— Ça va, on ne fait rien de mal !

— En plus le film n’a pas encore démarré, on a le droit de parler, quoi !

L’employé resta professionnel.

— Vous avez le droit de parler, mais vous pouvez le faire discrètement, en respectant les autres spectateurs.

— Ouais, ouais, bah c’est bon, on parle pas trop fort, là !

— Par ailleurs, continua l’homme, je vous demanderai de ne pas dégrader le matériel et de penser aux spectateurs suivants qui voudront certainement s’installer dans une salle aussi propre que vous l’avez trouvée en entrant.

— C’est bon m’sieur, on a compris.

— J’espère. Si ce n’est pas le cas, je serai obligé de vous demander de quitter la salle. Bonne séance.

Quand la porte se referma derrière lui, les adolescents s’esclaffèrent. 

— Dis donc, papy, comme ça tu mouchardes ! fit le garçon.

Albert resta de marbre, les yeux fixés sur l’écran. 

— C’est pas beau de moucharder !

Sur ces mots il plongea sa main dans son cornet de pop-corn et fit pleuvoir sur le vieil homme une pluie de maïs soufflés. La fille l’imita.

Albert ferma les yeux. Les bandes-annonces se terminaient, le film allait bientôt commencer. Que fallait-il faire ? Quitter la salle maintenant ? Se faire rembourser et revenir à une autre séance ? Ou céder à son impatience, voir le film tout de suite et prendre le risque de gâcher le spectacle. 

Une nouvelle attaque de pop-corn sur son crâne l’aida à se décider. Il attrapa sa veste, tandis que sur le grand écran apparaissait le numéro de téléphone bien connu des cinéphiles : 01 47 20 00 01.

Au moment où Albert allait se lever, une chose étonnante se produisit. Jean Mineur bondit hors de l’écran, fit tournoyer sa hache dans sa main et vint se poser près du couple. En un éclair la hache se retrouva près de l’entrejambe du garçon. 

— Alors comme ça tu ne respectes pas le cinéma ? 

L’adolescent, tétanisé, tremblait de tous ces membres. Sa copine, à côté, n’en menait pas large non plus. 

— Si, dit le garçon. 

— Que je ne te reprenne pas à embêter mon copain Albert. 

Le mineur fit glisser la lame de son outil jusqu’au cou du garçon.

— C’est bien compris ?

— Oui. D’acc… D’accord ! 

Jean Mineur leva sa hache et la lança vers l’écran. Il la suivit et, au passage, fit un clin d’œil à Albert.

Le vieil homme, le sourire jusqu’aux oreilles se cala confortablement dans son fauteuil.

Décidément, le cinéma lui réservait toujours de belles surprises.

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